Moi aussi je t’aime – II

– Vous êtes tous deux des nuls!! Vous ne méritez pas une seule seconde votre réputation!! Putain mais comment est-ce que j’ai pu vous faire confiance?!

– Euh… Nino, il y a un truc qui s’est pas bien passé?

– Quoi?! Non mais c’était super, comme sur des roulettes! Je suis fou de joie, ça ne se voit pas?

Il ironisait, bien sûr. Eddy et Théo s’attendaient bien à ce que leur ne marche pas au poil, mais pas à voir Nino dans cet état. Le visage serré, le regard noir, il ne cessait de faire des aller-retours dans la pièce, ne s’arrêtant que pour vociférer sa colère. Après quelques minutes, il s’était immobilisé devant eux.

– Écoutez les gars, j’ai fait tout ce que vous avez demandé, comme vous avez demandé. Je lui ai dit ce qu’on avait convenu, et vous savez ce qu’elle a répondu? Vous savez ce qu’elle a répondu?

– Tu vas peut-être nous le dire enfin?

Lorsque Nino le leur avait dit, ça avait fait l’effet d’une bombe. Sous le choc, Théo était resté avec les yeux et la bouche en O, tandis que Eddy avait failli tomber de sa chaise. Impossible, Lenaëlle ne pouvait pas avoir dit ça. Pas elle. Pourtant en y pensant, seule une phrase de ce genre pouvait mettre Nino dans cet état. Comment à eux deux ils avaient pu se tromper à ce point? Jamais ils ne l’auraient imaginer. Pas Lenaëlle. Pas à Nino. Impossible.

– Et tu as répondu quoi?

– Qu’est ce que tu veux répondre à ça? Je suis parti.

– Écoutes Nino, c’est vrai que c’est grave, très grave même, mais on va pas lâcher l’affaire. On va reprendre tout depuis le début, vérifier chaque détail, jusqu’à ce qu’on trouve pourquoi on n’a pas vu ça venir, ok? Théo! Réveille-toi, on a du pain sur la planche.

Cela faisait bientôt un quart d’heure qu’ils planchaient sur le problème, lorsque la porte s’était mise à grincer, puis à s’ouvrir tout doucement, pour laisser apparaître un silhouette féminine: Lenaëlle. Et pour la deuxième fois, Théo s’était retrouvé avec la bouche et les yeux en O. Lenaëlle, quant à elle, avait parcouru la pièce du regard, puis avait lâché, sur un ton très calme qui contrastait avec la tension ambiante:

– Ah, c’est donc de vous qu’il parlait? D’ailleurs, pourquoi est-ce que je ne suis pas surprise?

– Lenaëlle, écoutes, ce n’est pas ce que tu penses…

– Parce que tu crois savoir ce que je pense?

– Euh … non, ce n’est pas ce que je voulais dire. En fait, c’est parce que …

– Te fatigues pas, Eddy, ce n’est pas toi que je suis venue voir. J’ai juste deux mots à te dire, Nino. Vous pouvez nous laisser seuls?

– Bien sûr. Théo! Théo! Réveille-toi, il faut qu’on y aille.

Théo et Eddy étaient partis, laissant Nino seul en face de Lenaëlle. Il s’en était suivi quelques instants de silence, pendant lesquels Nino se préparait mentalement, parce qu’il pressentait que les minutes qui allaient suivre seraient parmi les plus déterminantes de sa jeune vie. L’enjeu valait largement la chandelle; et il fallait assurer.

– Écoutes, Lenaëlle, je sais que tu vas trouver ce qui s’est passé un peu bizarre, mais…

– Est-ce que tu le pensais vraiment?

– Quoi!?

– Ce que tu m’as dit, est-ce que tu le pensais vraiment?

Droit au but, sans détour. C’était bien Lenaëlle.

– Mais bien sûr, je pense très sincèrement chaque mot de ce que je t’ai dit. Mais je ne pouvais pas imaginer une seule seconde que ça pouvait se terminer de cette façon. Tu comprends? Lenaëlle, tu es… tu  es tellement… Et moi, je ne suis pas si… Tu comprends?

Les mots lui manquaient pour exprimer sa pensée. Et ça, Lenaëlle le comprenait.

– Oui, je comprends très bien. Tu es une espèce d’idiot qui n’a aucune idée de sa vraie valeur.

– Je reconnais que je me suis planté lamentablement.

– Mais non, ne racontes pas n’importe quoi. Viens-là, mon grand.

Aucun mot ne saurait décrire avec précision ce qui s’est passé ensuite. Au début, Nino avait cru qu’il allait s’évanouir. Ensuite, il avait tressailli de tout son être, comme traversé par une puissante décharge électrique. Enfin, il avait réussi à reprendre le dessus, dirigeant même les débats de main de maître. Ou de bouche de maître, devrait-on dire pour être plus précis. Une minute à peine s’était écoulée, mais lorsqu’il était sorti de là, Nino s’était senti devenir un autre homme, plein d’assurance. Il était conscient de ce qu’avoir une personne a ses côtés impliquait comme responsabilités, et il savait que désormais, quoi qu’il fasse dans sa vie, il le ferait pour deux(*).

– Au fait, la dernière petite phrase que tu as prononcée tout à l’heure avant que je ne parte, je ne suis pas sûr de bien me souvenir. Tu pourrais me la redire, s’il te plaît?

– J’hésite. Tu es sûr d’être capable d’encaisser ça?

– Mais oui! Pour qui tu me prends?

– Je m’inquiète juste pour toi, parce que quand je l’ai dit tout à l’heure, tu as ouvert grandement la bouche comme si tu manquais d’air, puis tu as fait ce qui ressemblait à une crise d’apoplexie, ensuite tu t’es subitement calmé, tu t’es excusé très poliment comme quoi il fallait que tu ailles de toute urgence chercher des trombones, et enfin tu es parti en courant et en hurlant « Je vais les tuer, ces salauds! Ils m’ont trompé, je vais les massacrer ». Je n’ai pas envie que tu meures, moi. Ni que tu ailles tuer des gens.

– Ah bon? C’est bizarre, je ne me souviens pas du tout de ça, moi. Tu es bien sûr que c’était moi?

Sacré Nino. Pour toute réaction, Lenaëlle avait plié son poing et l’avait pressé doucement sur la poitrine de Nino, juste au niveau du coeur. Elle l’avait ensuite enlacé, et s’était légèrement hissée sur la pointe du pied pour lui murmurer tout doucement à l’oreille:

– Moi aussi je t’aime.

(*) Vrai.

Malheur au fils qui ..

Ne fait pas mieux que le père.

La plupart des lectrices et lecteurs reconnaitront sans aucune peine ce dicton africain. Mais je ne sais pas si tous en réalisent l’importance ou la portée. En fait, c’est la condition sine qua non d’évolution de toute société humaine.
Bien sûr on peut se contenter de prendre le dicton au pied de la lettre, et dire, voilà, l’enfant doit faire au moins aussi bien que ses parents qui l’ont mis au monde.

Mais je crois que l’esprit du dicton est bien plus subtil que cela. Le fils, l’enfant ici, c’est la generation actuelle et les parents la génération passée. Malheur donc à la génération qui ne fait pas mieux que la précédente.

Si vous êtes bon dans votre art, il est de votre DEVOIR de veiller à transmettre votre savoir. C’est pour cela qu’il m’arrive de pester contre ces musiciens africains, chevronnés, oui carrément maîtres de leur art, à qui il n’est jamais venu l’idée d’ouvrir une université des arts de la danse et de la musique, pour justement transmettre leur art et leur savoir(-faire) accumulé au cours des ans.

J’ai pris l’exemple des artistes, mais cela est valable pour tous.
Si pour une raison d’égo vous ne faites rien pour encourager la génération qui vous suit à vous dépasser, alors vous êtes un imbécile. Un imbécile qui n’a pas compris que si la génération qui vous suit n’est pas meilleure que vous, alors cela signifie que votre art regresse. Ou tout au moins, fait du sur-place.

Malheur au fils qui ne fait pas mieux que le père, car il pose les jalons de la régression de son peuple.
Dans 25-30 ans quand nous passerons le relais à la génération suivante, malheur à nous si n’aurons pas fait mieux que la génération de nos pères.